samedi 17 mai 2014

Le monde des handicapés

Partout dans le monde, on entend parler d’ « inégalités » et de « discriminations »: inégalités  sociales, économiques, discriminations  positives et négatives, sexuelles, raciales… Lors de mes différents voyages, j’ai toujours été étonnée de voir qu’il n’y avait pas (ou très peu !) d’handicapés dans les rues… Handicapés physiques ou mentaux – tous ou presque appartiennent au monde de l’Invisible…
Dans la plupart des pays – et les pays dits « civilisés » ne font pas exception, les lieux publics sont rarement adaptés à ces catégories de personnes, en particulier aux handicapés physiques : transports en communs, centres commerciaux, bâtiments administratifs, lieux de travail… Les rares technologies mises en place à leur égard prouvent bien que le monde dans lequel nous vivons ne leur déroule pas le tapis rouge, même si certaines grandes villes françaises, par exemple, font progressivement des efforts: bus avec rampe amovible, ascenseurs, rampes de trottoirs… Cela peut bien sûr être considéré comme trop peu, mais…c’est déjà mieux que rien !
Voyons maintenant ce qu’il se passe au-delà de nos frontières…
Mon premier voyage au Sénégal. J’habite en banlieue de Dakra chez un ami français, installé là-bas pour le travail. Quelques jours après mon arrivée, nous sommes invités à un baptême musulman dans un village alentour. Mais sur place, au lieu de m’intéresser à ce grand évènement tout nouveau et palpitant pour moi, mon regard s’est posé sur une jolie jeune femme qui traversait le village ; très maigre, son physique frêle donnait l’impression qu’elle tentait de se ramasser au maximum afin que sa présence ne soit visible aux yeux de personne… Intriguée, j’ai demandé à un autochtone qui était cette personne. Il se mit à rire et m’a répondu : « Elle ?! N’y prête pas attention ! Après un accouchement très difficile, elle ne parle plus. »
J’ai toujours entendu parler d’accouchements à complications, même encore aujourd’hui en Occident, où la compétence des médecins et la médecine scientifique ne cessent pourtant de s’améliorer. Mieux vaut alors ne pas imaginer ce que cette pauvre femme avait dû endurer, ayant perdu la parole depuis de nombreuses années…
Par ailleurs, je fus choquée par le regard des autres portés à son égard : ignorance absolue, comme si cette femme, au regard constamment baissé, était devenue un fantôme. Malgré tout, elle participait encore à la vie sociale étant donné qu’elle travaillait, mais elle avait enterré sa vie de femme à jamais…
Peu de temps après, je vis un jeune homme, beau, grand et fort, passer devant moi. Malgré son apparence physique, il n’avait pas l’air d’être une personne comme les autres : il ne cessait de tripoter ses mains en souriant… Je demandais alors à nouveau qui était cette personne. « Lui ?! C’est le fou du village ! » Et la personne se mit à nouveau à rire… Je ne pense pas qu’il était « fou », mais simplement atteint d’autisme, d’un retard mental ou d’une anomalie intellectuelle quelconque. Me vint alors à l’esprit une idée terrible : un handicapé vivant dans des petites villes, villages ou hameaux retirés, reste une simple « bouche à nourrir » et non une « main d’œuvre » utile à la communauté ; il faut alors, sous quelque prétexte que ce soit (religieux, communautaire…), l’éliminer. Je compris alors que ce « fou », en l’absence de signes physiques visibles, avait été « épargné » d’une mort précoce… Tout comme on noie les chatons, on fait également disparaître les handicapés car ils nous paraissent « de trop »… Bien sûr, cette interprétation reste le fruit de mon imagination, mais je ne pense pas qu’elle soit loin de la réalité…
Je me suis alors petit à petit intéressée à la question, mais bien sûr, très difficile d’obtenir des informations sur des tabous politico-sociaux… Récemment, j’ai lu un article concernant des milliers de « sacrifices humains » en Afrique : la plupart étant des albinos tués pour leurs organes; un autre article concernait les aveux d’un vieil Africain, très riche et influent, avouant que son succès matériel avait été basé sur de la magie : il avait sacrifié 7 nouveau-nés et 1 handicapé à la demande d’un sorcier, en vue d’obtenir sa position sociale actuelle. Aujourd’hui, les remords le rongent : « J’ai 70 ans. Je regrette beaucoup. Je ne dors plus. J’ai peur pour mes enfants. Ils ne savent pas ce que j’ai fait. Quand je me mets à pleurer tout seul dans mon coin, ils me demandent ce qui m’arrive. Je ne peux pas leur avouer que leur père est un démon. Cette richesse dont ils se réjouissent provient du sang de plusieurs personnes. J’ai peur pour eux encore une fois. Je sais que Dieu ne me pardonnera jamais mes actes, surtout la mort de ces bébés. Je suis allé faire le pèlerinage à la Mecque, mais rien, je suis toujours hanté par des pleurs la nuit.  J’implore les gens à gagner leur fortune à la sueur de leur front, sinon ils seront, comme moi, en enfer ici-bas ». 
Cela peut bien sûr paraître « abominable », mais ce phénomène de « catégorisation », de « discrimination », de « ghettoïsation », voire d’ « élimination » des groupes minoritaires est-il si inédit dans nos sociétés ? Est-il nouveau d’utiliser les personnes plus faibles à des fins économiques, personnelles ou politiques ?
Souvenez- du génocide Rwandais (1990s) entre les Hutus et des Tutsis pour obtenir le pouvoir, des perpétuels scandales concernant la main-d’œuvre infantile en Asie ou des trafics d’orphelins qui ont suivi le tsunami de 2004, les livrant à la prostitution dans le monde entier. Et ces enfants-soldats livrés à eux-mêmes et exploités ? Et ces jeunes Sud-Américaines, souvent enceintes, transportant des capsules de cocaïne dans leur corps, risquant parfois leur vie en passant les frontières ? Les exemples sont innombrables et souvent plus alarmants les uns que les autres…
Mais est-ce un phénomène récent ? La réponse est bien sûr négative. Souvenez-vous de vos lectures sur le Moyen-âge, où les lépreux étaient « défendus » de tout et reclus dans des espaces réservés aux personnes touchées par cette épidémie, ne leur laissant d’autre porte de sortie que l’observation de l’évolution de la maladie et leur mort prochaine. Souvenez-vous de la seconde guerre mondiale, où de nombreux lieux publics étaient « interdits aux chiens et aux juifs », ou encore en Afrique du Sud avec l’Apartheid (XXème siècle) : « interdits aux Noirs – Seuls les Blancs sont autorisés ». Souvenez-vous des pays d’Afrique du Nord, dont la colonisation et le protectorat au XIXème siècle (Algérie, Maroc, Tunisie…) ont été basés sur cette même politique, tout comme aux Etats-Unis (XIXème siècle), entre les Noirs et les Blancs. Et qu’en est-il de la Chine avec la politique de l’enfant unique de Mao Zedong, débouchant sur un abandon colossal d’enfants, un accroissement phénoménal d’avortements et la « disparition mystérieuse » de milliers de nouveau-nés ; sans oublier l’Inde, encore victime actuellement de milliers de génocides infantiles chaque année, lorsque le bébé s’avère être une fille… Et ces centaines d’enfants handicapés mentaux, morts en Bulgarie (2010), suite à l’ignorance et la maltraitance du personnel des centres spécialisés où ils vivaient ?
La Russie ne fait bien sûr pas exception : la honte d’avoir un enfant « différent » n’est plus aussi forte que lors des générations précédentes, mais ce n’est pas pour autant que des structures adaptées sont développées… Bien au contraire, ces personnes restent en général cloîtrées à la maison toute leur vie, étant donné l’absence de structures leur portant un quelconque soutien.
Je me rappelle Perm où j’ai vécu plusieurs années : sur près d’1 million d’habitants, je n’ai vu qu’un seul centre pour aveugles, en centre ville ; heureusement, ce que j’ai pu en voir m’a réchauffé le cœur : de nombreuses activités et matériels divers étaient mis à leur disposition.
La question des handicapés en France, comme dans d’autres pays du monde reste entière ; de nombreuses initiatives politiques et sociales ont été (et sont encore) entamées, mais atteignent rarement leurs objectifs en temps voulu. D’autant plus que le nombre d’handicapés augmente : davantage d’enfants sont autistes et d’après certaines sources, ce proviendrait du fait qu’une mère n’acceptant pas sa grossesse, rejette le fœtus ; par conséquent, l’enfant souffrirait dès sa naissance d’un manque de chaleur, d’amour et d’affection évidents, le perturbant psychologiquement et psychiquement.
Les sociétés évoluant sur une vague d’individualisme déconcertant, on est en droit de se demander si s’attaquer à ces déficiences mentales par le biais de la médecine scientifique (psychiatrie) est réellement à l’ordre du jour ou s’il ne faudrait pas mieux en faire la prévention, en travaillant davantage sur l’état psychique des adultes, tentant de leur faire prendre conscience les responsabilités et les impacts phénoménaux qu’ils peuvent avoir sur la santé de leurs enfants. On pourrait très certainement alors diminuer le nombre de maladies bénignes ou dangereuses. Concernant les cas de maladies mentales plus lourdes (anomalies génétiques), il est intéressant de souligner que les plus grands maîtres spirituels mondiaux se sont inspirés de leurs expériences auprès de patients d’hôpitaux psychiatriques pour en arriver à leur sagesse actuelle… Donc, au lieu de les rejeter, ne pourrions-nous pas plutôt apprendre d’eux ? :-)