SANTÉ
Âgés,
les bilingues ont de meilleures capacités cognitives que les
monolingues.
Depuis
deux décennies le bilinguisme suscite un regain d’intérêt de la
part de nombreux scientifiques. Médecins, neuroscientifiques ou
linguistes s’intéressent de près à ceux qui sont capables de
communiquer dans deux langues ou plus. Les enfants bilingues
notamment ont fait l’objet de diverses études, car les mécanismes
précis qui permettent l’acquisition simultanée de plusieurs
langages restent encore en partie obscurs. Mais, ces dernières
années, l’attention s’est aussi portée sur les bénéfices du
plurilinguisme à des âges avancés de la vie.
Ce
sont les travaux de la Canadienne Ellen Bialystok qui ont ouvert la
voie à ce type d’étude. En 2011, elle a montré que parmi des
personnes souffrant de l’alzheimer, les bilingues étaient
atteintes quatre ans plus tard que les monolingues. Des résultats
confirmés il y a quelques mois par une étude indienne. «La
principale limite méthodologique des études qui comparent
monolingues et bilingues tient à la grande hétérogénéité des
groupes considérés, relève toutefois Jean-Marie Annoni, neurologue
et professeur à l’Université de Fribourg. Difficile de savoir si
les bilingues vieillissent mieux grâce au seul bilinguisme ou pour
tout un tas d’autres raisons socio-économiques, notamment.»
Une
étude écossaise publiée en juin, dans la revue Annals of Neurology
, apporte pour la première fois la preuve qu’avoir appris au moins
une langue étrangère dans sa vie est un facteur indépendant de
protection des fonctions cérébrales après 70 ans.
«Une
mine d’or»
La
force de l’étude publiée par l’équipe de Thomas Bak, médecin
au département de psychologie de l’Université d’Edimbourg,
provient des sujets étudiés. «Nous avons eu une chance incroyable
en retrouvant des résultats de tests d’intelligence menés sur un
large groupe d’enfants écossais âgés de 11 ans en 1947. Pour
nous, épidémiologistes, c’est une véritable mine d’or»,
raconte le chercheur. L’avantage de ce groupe est d’être très
homogène. Comme l’explique Thomas Bak, à cette époque en Ecosse,
la population d’une même ville présentait très peu de diversité,
les enfants avaient des origines et des environnements très
similaires. Partant du principe que les capacités cognitives
mesurées dans l’enfance sont un bon élément pour modéliser leur
évolution au fil du temps, Thomas Bak s’est donc mis en quête,
soixante ans plus tard, des 1091 personnes qui avaient pris part à
cette évaluation psychocognitive de grande ampleur. Puis, en 2008,
il leur a fait passer les mêmes tests qu’en 1947.
Le
chercheur a alors constaté que les 262 personnes qui avaient
appris au moins une langue dans leur vie présentaient des résultats
meilleurs que ceux attendus. Leurs fonctions cognitives étaient
également supérieures à celles des monolingues, même en tenant
compte des capacités de chacun à 11 ans. Les effets positifs les
plus importants se retrouvent sur les capacités de lecture, le
langage et l’intelligence générale, la mémoire étant améliorée
dans une moindre mesure.
Mieux
vaut tard que jamais
«Il
est très intéressant de voir que dans cette population,
l’acquisition des langues étrangères s’est faite entre 11 et
18 ans, souligne Jean-Marie Annoni. Cela prouve que le bilinguisme
est bénéfique même si l’on n’est pas né dans une famille
bilingue. En quelque sorte, mieux vaut tard que jamais!» Les effets
observés semblent dépendre des capacités cognitives de base des
sujets et être plus importants si le nombre de langues apprises
augmente. «Nous n’avons pas encore d’explication pour ce dernier
point, qui nécessite des recherches ultérieures», précise Thomas
Bak.
Les
mécanismes biologiques responsables des effets positifs du
bilinguisme ne sont pas encore précisément connus. «Manipuler
plusieurs langues sollicite des régions frontales du cerveau
également impliquées dans l’attention et la résolution de
problème, rappelle Jean-Marie Annoni. Stimuler ces zones tout au
long de la vie pourrait aider à lutter contre le vieillissement.»