Le français est une langue italique, qui appartient au groupe des langues
d'oïl, dans lequel on range aussi le picard et
le wallon.
Il a commencé à se dégager un peu nettement du latin au
VIIIe siècle. Comme tous les idiomes de sa famille, il a formé ses mots de ceux du
latin en conservant la syllabe sur laquelle se trouvait l'accent
tonique; mais de plus il a supprimé ou rendu muettes toutes les
syllabes venant après la tonique, et il a fait tomber les voyelles
brèves précédant cette tonique.
C'est de la sorte que de sanitatem il a fait santé et que de liberare il a fait livrer, etc. De plus, le français, dans l'intérieur des mots, a généralement supprimé les consonnes gutturales et dentales qui se trouvaient entre deux voyelles. Ainsi de crudelem, fodere, laudare, medulla, sudare, etc., il a formé respectivement cruel, fouir, louer, moelle, suer. Telles ont été les règles qui ont présidé à l'éclosion des mots francais pendant tout le temps que le sentiment de l'accent latin s'est conservé, et les mots ainsi formés sont essentiellement corrects. Mais, à coté de ces vocables, il en est d'autres qualifiés de mots savants qui ont été fabriqués sans tenir compte de la place primitive de l'accent, et que l'on a exactement calqués sur les mots latins. Ceux-là sont d'origine relativement récente. De ce nombre sont : fidèle, fragile, cumuler, venant de fidelem, fragilem, cumulare et faisant, en quelque sorte, double emploi avec les mots d'origine populaire féal, frêle, combler.
C'est de la sorte que de sanitatem il a fait santé et que de liberare il a fait livrer, etc. De plus, le français, dans l'intérieur des mots, a généralement supprimé les consonnes gutturales et dentales qui se trouvaient entre deux voyelles. Ainsi de crudelem, fodere, laudare, medulla, sudare, etc., il a formé respectivement cruel, fouir, louer, moelle, suer. Telles ont été les règles qui ont présidé à l'éclosion des mots francais pendant tout le temps que le sentiment de l'accent latin s'est conservé, et les mots ainsi formés sont essentiellement corrects. Mais, à coté de ces vocables, il en est d'autres qualifiés de mots savants qui ont été fabriqués sans tenir compte de la place primitive de l'accent, et que l'on a exactement calqués sur les mots latins. Ceux-là sont d'origine relativement récente. De ce nombre sont : fidèle, fragile, cumuler, venant de fidelem, fragilem, cumulare et faisant, en quelque sorte, double emploi avec les mots d'origine populaire féal, frêle, combler.
Le
français se distingue encore des autres langues néo-latines en ce
que, contrairement à ce qui se passa dans ces dernières, il a
conservé longtemps une petite déclinaison, débris de la
déclinaison latine, et réduite à deux cas, le nominatif et
l'accusatif. Par exemple, dans l'ancien francais, aux mots latins
latro, latronem, correspondaient les formes lerre, pour le nominatif,
et larron, pour l'accusatif. Semblablement, le latin presbyter,
presbyterum faisait prestre au nominatif et prouvaire à l'accusatif.
Cette déclinaison disparut vers 1350 et alors le français, à de
rares exceptions près, ne garda que ses anciens accusatifs qui
remplirent toutes les fonctions dévolues aux différents cas de la
déclinaison latine.
Le
français est une langue essentiellement analytique : il ne peut
réunir plusieurs radicaux pour en former l'expression unique d'une
idée complexe, et ne possède, par la même raison, qu'un petit
nombre de diminutifs et d'augmentatifs.
Il n'a que deux genres et deux nombres : il est dépourvu du genre
neutre, qu'on trouve dans le grec, le latin et les langues
germaniques, sauf Ie pronom il dans certaines phrases (il
s'en faut, il suffit, il se peut que, etc.), et du nombre duel, usité
en grec. Il possède un article défini, qu'il a tiré du pronom
démonstratif des latin ille,
dont il a pris la dernière syllabe (le), tandis que l'italien a pris
la première (il). Sa conjugaison est riche en modifications de
temps; le rôle des auxiliaires y est moindre qu'en allemand et en
anglais. Les règles grammaticales ont été généralement
empruntées au latin; mais la phrase est beaucoup moins
transpositive, surtout en prose, parce que l'absence de désinences
pour la distinction des cas est une gêne pour la construction.
II
n'y a que les pronoms régimes qui aient conservé un reste de
déclinaison, et il n'y a guère que la forme interrogative qui
permette l'inversion sans nuire à la clarté. La langue française,
tantôt en supprimant ou rendant muettes les désinences latines,
tantôt en conservant les terminaisons ajoutées aux mots latins, a
obtenu une variété de prononciation que n'avait pas le latin
lui-même, et que les langues méridionales modernes possèdent moins
encore; mais il a beaucoup perdu quant à l'éclat : ainsi, les
voyelles sonores latines a, o, i, ont été changées en voyelles
sourdes e, eu, u. Du reste, la prononciation s'est plusieurs fois
modifiée, comme le prouvent les vers des anciens poètes : par
exemple, les deux lettres de la diphtongue oi se sont fait jadis
entendre distinctement dans roine, qui est devenu reine; il
en fut de même de ai, que nous prononçons maintenant comme une
voyelle simple; les consonnes finales l, n, r, qu'on fait
entendre aujourd'hui, ont été souvent muettes, et réciproquement
(monsieur rimait avec meilleur, altier avec fier,
etc.).
Essentiellement
héritier du latin, le français a aussi conservé quelques traces
des autres langues parlées par les différents peuples qui ont
occupé le sol de la France : ces idiomes, d'abord superposés, puis
fondus ensemble, ont concouru à la former, mais dans des proportions
fort inégales. Avant la conquête romaine, on parlait l'ibérien
dans l'Aquitaine, et le celtique dans les autres parties de la Gaule.
Aujourd'hui, l'ibérien ne subsiste plus que dans le basque, qui a
fourni au français un très petit nombre d'éléments. On peut citer
comme ayant cette origine : ennui (enojuo en basque, enojo en
espagnol), aisé (aisa en basque), vague de la mer (baga).
La
part du celtique dans la formation de la langue française a été,
sans contredit, plus considérable, et on peut regarder comme lui
appartenant les mots qui n'offrent pas la trace d'une dérivation
certaine des langues étrangères avec lesquelles les invasions
armées ou le mouvement de la civilisation ont mis le français en
contact. Toutefois, il ne faut pas exagérer, comme l'ont fait Bullet
et La Tour d 'Auvergne, l'importance des racines celtiques;
car la langue et la civilisation des Romains pénétrèrent la Gaule
avec trop de rapidité et trop de profondeur, pour que les idiomes
antérieurs pussent exercer une grande influence. S'il est vrai qu'au
Ve siècle
de notre ère le celtique était encore en usage sur certains points,
s'il s'est même conservé jusqu'à nos jours dans le dialecte
bas-breton, il faut l'attribuer à la position géographique de
l'Armorique, dont les communications avec les Romains furent plus
tardives et plus rares que celles des autres parties de la Gaule.
Parmi les traces que le celtique a laissées dans le français, on
remarque les désinences des termes géographiques en dun (élévation
de terre), dor (cours d'eau), et van ou ven (montagne). Les mots
suivants ont peu ou pas changé en passant dans le français : banc,
tas (taz), broc, parc, glas, quai (cai), corde (cord), cri, blanc
(blan), aigreur (egri), dru (drud, héros), camus (cam, courbé, de
travers), brusque (brysk, léger), truand (truan, misérable), bec
(becco), trousseau (troos, vêtement), etc. Selon W. Edwards, la
prononciation des langues celtiques s'est perpétuée en partie dans
le français : il leur devrait notamment les voyelles nasales qu'il
a, dans les dérivés du latin, substituées aux voyelles orales
pures, suivies des articulations n ou m.
Les
Phéniciens, qui fréquentèrent de bonne heure le littoral
méditerranéen de la Gaule, et dont plusieurs monuments attestent
encore le séjour, ne paraissent pas avoir agi sur la langue; les
recherches de Bochart à ce sujet n'ont pas donné de résultats
concluants. Il en est de même des Grecs de Marseille, à la langue
desquels Henri Estienne s'est plu à attribuer un grand nombre
d'étymologies françaises. Les mots dérivés du grec, qui se
trouvent dans le français, sont venus par l'intermédiaire du latin;
ou bien, on les doit aux écrivains de la Renaissance du XVIe siècle.
Ceux qu'emploie la langue des sciences sont d'introduction moderne,
et ils se retrouvent d'ailleurs, presque sous la même forme, dans
les autres pays de l'Europe; où ils ont été admis simultanément.
Le
latin, transporté en Gaule d'abord par les légionnaires de Domitius
Ahenobarbus et de Licinius Crassus (121-118 av. J.-C), puis par ceux
de César (58-51),
constamment renforcé par l'afflux des soldats, des colons et des
fonctionnaires, avait complètement triomphé de la langue gauloise
au IVe siècle.
Ce fut un latin qui avait beaucoup changé depuis l'époque
classique, un latin populaire, qui évoluait vers la simplification,
notamment par l'abandon de déclinaisons, qui fut ainsi parlé alors
des Pyrénées au Rhin. Au Ve siècle,
les Burgondes,
les Wisigoths et
les Francs apportèrent
de la Germanie leurs idiomes, aussi étrangers au latin qu'au
celtique; ces idiomes, qui avaient entre eux une grande affinité,
ont été désignés, par facilité, sous le nom commun de tudesque.
Autrement dit il s'agissait de langues germaniques. Celles-ci ont eu,
en Gaule, des destins différents. Au Sud de la Loire, en pays
wisigothique, si l'on veut, le latin a continué à être la langue
de la population et a poursuivi son évolution pour devenir ce que
l'on appellera plus tard la langue d'oc. Une dénomination empruntée
aux mot par lequel on exprimait l'affirmation (oui).
La ligne de séparation entre ces deux dialectes partait de Blaye et passait aux environs de Ribérac, de Confolens, de Boussac, de Charolles, à l'Est de Dôle, près de Belfort, et suivait ensuite la ligne des Alpes.
Au
Nord, en pays franc, où la colonisation germanique est plus
importante, le latin, à partir de Clovis, est aussi adopté (en même
temps que le christianisme romain) par la nouvelle classe dirigeante.
Une forme de bilinguisme s'installe, et le latin se nourrit quelque
peu de la langue des Francs. La part que la langue francique eut dans
la formation de ce qui allait devenir la langue française est
diversement appréciée, mais s'accorde à évaluer à environ 400 le
nombre des racines germaniques qui se sont implantées dans le
français. Et, surtout, la prononciation change notablement au
contact du francique. Un langue nouvelle se forge, qui prendra le nom
de langue d'oïl, nommée ainsi selon le même principe que celui qui
a fait parler de langue d'oc. Les idiomes du Nord et du Sud, ainsi
formés évolueront chacun selon son propre chemin en donnant
naissance à divers dialectes que l'on qualifiera tout naturellement
en langues d'oil et en langues d'oc. (Un troisième espace
linguistique existant encore en France, situé entre les deux à
l'Est formant le franco-provençal, fomé dans ce que l'on appelera
pour faire court la zone burgonde). Parallèlement, le francique se
retrempa à sa source première sous Charlemagne, qui avait choisi
Aix-la-Chapelle pour résidence; tandis que la nécessité de
réunifier les langues
d'oïl dans un cadre commun se faisait jour. On décida de
constituer une sorte de langue commune, en mêlant les différents
dialectes autour de celui parlé en Ile-de-France, et que les auteurs
de l'époque appellent la langue romaine rustique.
Le
plus ancien texte que l'on connaisse de cette langue romane est le
texte du serment que Louis le Germanique, fils de Louis le
Débonnaire, et son frère Charles le Chauve, se prêtèrent l'un à
l'autre à Strasbourg en 842. On y remarque encore quelques-unes de
ces terminaisons latines qui sont aujourd'hui fréquentes dans
l'espagnol et l'italien; mais l'influence germanique est visible dans
la brièveté des mots et le redoublement des consonnes. Au
Xe siècle, les flexions casuelles auront disparu,
pour faire place à des particules isolées, et l'on verra naître
l'article, une des différences essentielles qui séparent la langue
française de celle des Romains.
L'époque
est aussi à une prise de conscience plus aiguë des évolutions
divergentes qu'on prises les langues au Nord de la Loire et celles
qu'on parle dans le Midi. Les rapports que les événements
politiques et les alliances princières établirent entre la France
méridionale, la Catalogue et l'Aragon, l'éclat des cours d'Arles et
de Toulouse, donnèrent à la langue d'oc une forme remarquablement
régulière depuis la Loire jusqu'à l'Ebre et la Méditerranée.
Mais cette langue, polie par les Troubadours, reçut de la guerre des
Albigeois, au commencement du XIIIe siècle, un coup
dont elle ne devait pas se relever : un concile la proscrivit "comme
suspecte d'hérésie," en même temps que les seigneuries
féodales qui avait éclaté la guerre étaient absorbées dans le
domaine des rois de France. Après avoir été une langue littéraire,
elle se démembra et fut condamnée à devenir, à terme, une langue
ou un ensemble de langues régionales. Cependant, après la réunion
politique du nord et du midi de la France sous l'autorité des rois
capétiens, la relégation des langues du Sud par celle du Nord ne
fut pas si rapide, que, sous le roi Jean, la différence de langage
ne motivât la tenue de deux assemblées distinctes d'États
généraux.
La
langue d'oïl, devenue la langue romane, a été plus grossière à
sa naissance; les mots latins, revêtus de terminaisons tudesques
portent à l'oreille un son dur : mais le grand nombre des mots
composés jette déjà de la variété dans la prononciation. II
faudra beaucoup de temps pour épurer et adoucir cette langue, pour
lui donner de l'élégance; les Trouvères de la Picardie, de la
Normandie, de la Bourgogne, de la Champagne et de la Flandre
concourront à cette formation laborieuse. Le dialecte picard est
généralement regardé comme le type du langage septentrional, dont
le domaine s'étendit avec l'influence de la couronne, et qui est
devenu le français. Si les progrès furent lents pendant le Moyen
âge il faut l'attribuer à l'ignorance de la noblesse au règne la
féodalité, qui avait détruit tout centre et toute autorité
commune, aux malheurs de la guerre de Cent Ans, et à la
prédominance, chez les classes instruites, de la langue latine, qui
était toujours la langue de la religion catholique, du droit et de
l'enseignement. Parmi les premiers essais de la prose française, il
faut citer la traduction de quelques livres de la Bible, celle
du Symbole attribuée à Saint Athanase, les sermons de
Saint Bernard en langue vulgaire, et la chronique de Villehardouin.
Le
français du XIIIe siècle
tel qu'on le trouve dans les Établissements de Louis IX, et
dans les vers de Marie
de France, de Rutebeuf, de Thibaut IV, comte de Champagne,
commence à se dépouiller de la barbarie; il est déjà clair,
simple, facile, et la fondation d'un Empire latin à Constantinople
en faveur d'un prince français l'enrichit d'un plus grand nombre de
radicaux grecs que ne pouvait le faire l'étude des oeuvres
d'Aristote dans les écoles de la scolastique. Un certain nombre
d'expressions arabes y ont pénétré, soit par les rapports que le
midi de la France avait eus avec les musulmans de l'Espagne, soit par
l'étude des ouvrages de leurs écrivains, soit surtout par l'effet
des Croisades; par exemple: alambic, alcool, algèbre, almanach,
amiral, avanie, azur, câble, cafard, café, chiffre, jarre, magasin,
mesquin, tambour, truchement, zénith, etc.
Les
philologues ont signalé, dans les auteurs du XIIIe siècle,
plusieurs faits grammaticaux intéressants : ainsi, la langue a
conservé encore quelques traces de cas dans les noms, ce qui lui
donne une place intermédiaire entre les langues qui ont la
déclinaison et celles qui ne l'ont pas; c'est sous la forme qu'ils
avaient primitivement à l'état de régime que beaucoup de mots ont
passé dans le français moderne; la lettre s, employée comme
désinence grammaticale dans les substantifs, marque le sujet de la
phrase si le substantif est au singulier, et le régime s'il est au
pluriel; la conjugaison se régularise; la construction se plie à
l'ordre logique des idées, et devient définitivement directe. Quant
à l'orthographe, elle n'a pas existé, à proprement parler, pendant
tout le Moyen âge on trouve le même mot écrit de vingt manières
différentes, soit que ces formes diverses représentent les nuances
qui existaient dans les prononciations provinciales, soit qu'elles
aient été les signes multiples et incertains d'une prononciation
unique, le même mot étant souvent orthographié de façons variées
dans un même manuscrit.
Aux
XIVe et XVe siècles, pendant les
guerres contre l'Angleterre (la
Guerre de Cent ans) et au milieu des discordes civiles, Charles
d'Orléans et Villon en poésie, Froissart et Comines dans la prose,
surpassèrent leurs devanciers. Mais, outre que l'unité du langage
littéraire n'existera qu'après la constitution de l'unité
territoriale et politique, au moins dans la partie la plus éclairée
de la population, les changements étaient si brusques, les formes du
style vieillissaient si vite, que les écrits avaient besoin d'être
commentés et même traduits, pour devenir intelligibles aux
générations suivantes. Ainsi, au temps de François Ier,
on ne lisait plus Joinville que dans une traduction, et Clément
Marot, en rééditant les oeuvres de Villon, qui était né 60 ans
seulement avant lui, jugeait nécessaire d'en expliquer parfois le
texte par des notes marginales.
Jusqu'au
XVIe siècle, le français avait été repoussé par
la religion, la politique et la science : à partir de Louis XII, il
triompha de ces dédains. Ce prince l'introduisit dans les tribunaux
à la place du latin, et, en 1539, François Ier prescrivit
de l'employer exclusivement pour les jugements et les actes publics
(Ordonnance dite de Villers-Cotterêts).
Cette décision contribua puissamment aux progrès de la langue : du
rôle nouveau qu'on lui assignait résulta l'obligation de la
soumettre à une marche régulière, de lui donner plus de pureté et
de correction, de régulariser sa syntaxe, et les études de
grammaire auxquelles on se livra depuis cette époque furent
considérablement aidées par les travaux des érudits de la
Renaissance sur les ouvrages de l'Antiquité grecque et latine. Le
grec et le latin donnèrent au français un réel secours pour former
un grand nombre de mots nouveaux, rendus nécessaires par le progrès
des idées comme par celui des sciences et des arts. Clément Marot
perfectionna la langue sans en changer le caractère dominant; elle
resta naïve, et manqua de noblesse et d'énergie : mais Ronsard et
son école eurent des prétentions plus ambitieuses. Ils dénaturèrent
la langue en voulant la réformer : au lieu de l'énergie, ils
introduisirent l'enflure, la bizarrerie et l'obscurité. Une
érudition sans goût surchargea le français de mots maladroitement
composés et de tournures contraires à son génie; elle en fit une
langue pédantesque et tourmentée. Plus heureuse fut l'influence
d'Amyot par sa traduction des oeuvres de Plutarque, et surtout celle
de Montaigne, dont la diction vive, brusque, précise, a créé une
foule de mots heureux, de tournures claires et rapides.
La
Réforme religieuse eut aussi des effets salutaires : non seulement
Calvin, pour répandre plus sûrement ses doctrines, s'étudia à
écrire avec pureté et mérita d'être cité par Pasquier et Patru
comme un des pères de la langue, mais les catholiques reconnurent la
nécessité de combattre sur ce terrain les protestants, et
d'abandonner le latin pour lutter, avec l'idiome vulgaire, contre les
idées nouvelles. L'italien fit à son tour irruption dans le
français à la suite des guerres d'Italie et pendant les Guerres
de religion, et en modifia principalement la prononciation :
c'est dans l'entourage de Catherine de Médicis qu'on donna le son de
l'è ouvert à la diphthongue oi de la conjugaison. Henri Estienne
reprochait à ses contemporains d'emprunter à l'Italie, entre autres
expressions, tous leurs termes de guerre. A l'influence de l'italien
succèda celle du castillan, et, à la cour de Louis XIII, il fut
quelque temps de mode d'entremêler la conversation de mots
espagnols.
Cependant,
au milieu de ces causes diverses de désordre, on sentait le besoin
de règles uniformes. Dès 1576, Blaise de Vigenère se plaignait de
la licence qui était si funeste, aux progrès de la langue. Malherbe
commença l'oeuvre de la fixation du français. L'Académie
française fut instituée en 1635, "pour connaître de
l'ornement, embellissement et augmentation de la langue française."
Guez de Balzac montra que la prose française était capable d'une
certaine pompe, et Descartes, qu'elle comportait la précision la
gravité, la noblesse dans les matières les plus élevées et les
plus abstraites. Voiture lui donna de la souplesse, de la variété,
et quelquefois de la grâce. Mais notre premier grand monument
littéraire en prose devait être les Provinciales de
Pascal (1656). La cour eut aussi sa part d'influence sur le langage
Henri Estienne disait déjà, au XVIe siècle
:
"La cour est la forge des mots nouveaux, le palais leur donne la trempe."
Au
XVIIe s., Vaugelas, voulant définir le bon
usage sur lequel il faisait reposer la pureté de la langue,
s'exprimait ainsi :
"C'est la façon de parler de la partie la plus saine de la cour [...]. II est certain que la cour est comme un magasin d'où notre langue tire quantité de beaux termes pour exprimer nos pensées, et que l'éloquence de la chaire ni du barreau n'aurait pas les grâces qu'elle demande, si elle ne les empruntait presque toutes à la cour."
En
prenant la rigoureuse symétrie des règles modernes, le français
devint une langue véritablement nationale. Il abandonna les allures
libres, franches, hardies du vieux langage, dans lequel Fénelon
trouvait "je ne sais quoi de court, de naïf, de vif et de
passionné," pour revêtir une correction élégante, digne,
mais un peu froide. II se fit, comme on l'a remarqué ", sage
jusqu'à la pruderie, économe jusqu'à la parcimonie," au point
que La Fontaine n'osait avouer ces vieilleries gauloises où il
puisait souvent le fond et la forme de ses poésies. Toutefois, la
langue du XVIIe siècle est notre langue classique.
"Elle fut, dit Ch. Nodier, tout ce que peut être une langue, parvenue à son apogée, tout ce qu'une langue n'est jamais deux fois, pleine de simplicité dans sa force et dans sa grandeur, de modération dans ses conquêtes, et de prudence dans son audace. Pascal donna au français de son siècle une exactitude lumineuse et une élégante précision; Corneille, la majesté sévère des langues antiques; Racine, leur grâce, leur mollesse et leur harmonie; Molière y consacra le gallicisme énergique du peuple, La Bruyère celui de la ville, Mme de Sévigné celui de la cour; Bossuet lui fit parler la langue pompeuse des prophètes, La Fontaine et Perrault la langue naïve des enfants; et tous ces admirables écrivains restèrent également fidèles au naturel, sans lequel il n'y a point de beautés parfaites. L'expression la plus hardie en apparence était alors la saillie d'un instinct et non pas la combinaison d'un artifice. L'effet des mots résultait de leur appropriation à la pensée, et non pas de la contexture mécanique d'une phrase industrieuse. "
Au
XVIIIe siècle, la connaissance des littératures
anglaise et allemande, l'imitation des mesure anglaises, la
conformité des tendances politiques, firent pénétrer en France non
seulement des radicaux nouveaux, mais des tournures et même des
manières de penser nouvelles. On a signalé comme une particularité
curieuse de cette adoption des mots étrangers, le sens ironique ou
défavorable que le français leur a souvent donné : ainsi, de
l'allemand buch ou de l'anglais book ( = livre),
il a fait bouquin; de herr ( = seigneur), pauvre hère;
de land ( = terre), lande; de ross ( =
coursier), rosse, etc., de même que de l'espagnol hablar (
= parler) il a fait hableur. Au reste, le français, sans jamais
se laisser corrompre par les idiomes voisins, s'est approprié ce
qu'il a cru devoir leur emprunter: il n'est ni sifflant comme
l'anglais, ni guttural comme l'allemand, ni chanté comme l'italien;
il est véritablement parlé.
Depuis
la Révolution de 1789, les débats parlementaires, les discussions
quotidiennes de la presse, les progrès inouïs des sciences, ont
introduit dans la langue française un grand nombre de néologismes;
mais, dans cette invasion d'expressions nouvelles, le bon sens public
fait disparaître les créations inutiles ou vicieuses, pour ne
conserver que celles qui sont nécessaires. Bien que la langue ait
beaucoup changé depuis le XIIIesiècle, "ses
innombrables modifications, selon la remarque de Fallot, n'ont guère
porté que sur des points de détail, sur la forme et l'orthographe
des mots. Quant à tout ce qui est fondamental et essentiel dans le
langage, quant à l'esprit et à l'ensemble de la grammaire, quant à
la syntaxe, quant aux formes des phrases, aux constructions, à la
logique et, comme on dit, au génie de la langue, l'identité est
complète."
Les
circonstances historiques ont fait adopter très tôt le français
par les classes dirigeantes des autres pays. Au XIe,
siècle, le roi anglo-saxon Édouard le Confesseur envoyait son neveu
sur le continent, pour y perdre, au contact du français, la barbarie
supposée de sa langue maternelle : porté en Angleterre par
Guillaume le Conquérant, le français y devint la langue officielle,
la langue de la cour, des lois et des tribunaux, et même, en 1120,
Vital de Savigny s'en servit pour prêcher dans les églises de
Londres. Le français fut parlé aussi à la cour d'Écosse; c'est
lui qui est employé dans les pièces relatives aux débats de John
Balliol et de Robert Bruce. Quand Édouard III, dans la seconde
moitié du XIVe siècle, eut rendu à la langue
anglaise son caractère public, elle conserva encore, surtout dans la
jurisprudence, une foule de termes français, simplement déguisés
sous la prononciation locale. Le premier acte de la Chambre des
communes entièrement écrit en anglais ne date que du 1425. Ce
furent aussi les Normands qui introduisirent le français en Sicile
et dans le midi de l'Italie. Les Croisades le propagèrent à Chypre
et en Palestine; on s'en servit pour rédiger le code de lois
connu sous le nom d'Assises de Jérusalem. Pendant le règne des
empereurs latins à Constantinople, il fut seul en usage à la cour.
En 1260, Brunetto Latini, précepteur de Dante en exil, composa en
français à Paris son Petit Trésor, "parce que, dit-il, la
parleure françoise est plus délitable langage et plus commun
que moult d'autres." Au siècle suivant, l'Italien Martino da
Canale mettait aussi en français une partie de l'histoire de Venise,
"parce que la langue françoise cort parmi le monde et est la
plus delitable à lire et à oir que nulle autre."
C'est
surtout depuis le XVIIe siècle que la langue
française a été étudiée par tous les esprits cultivés de
l'Europe, et parlée dans toutes les cours : à partir du
traité de Nimègue en 1678, elle a été employée pour rédiger
tous les traités dans lesquels la France fut une des parties
contractantes. On l'adopta même quand il s'agissait d'autres
intérêts, par exemple, à Hubertsbourg : en 1763, et à Teschen en
1779, et l'on peut dire qu'elle est restée longtemps, entre nations
différentes la langue diplomatique. Des hommes éminents de tous les
pays l'ont choisie pour être l'interprête de leurs idées. Elle a
été la langue de la haute société dans plusieurs Etats de
l'Europe. L'expansion coloniale de la France, d'abord en Amérique,
puis, au XIXe siècle, en Afrique et en Indochine,
a également favorisé la propagation du français. Le domaine du
français, comme langue vulgaire, maternelle ou dominante, a ainsi
compris au moment de sa plus grande extension non seulement la France
et les pays qui étaient alors ses colonies, mais une grande partie
de la Belgique et de la Flandre orientale, du Limbourg et du
Luxembourg, les cantons suisses de Genève, de Vaud et de Neuchâtel,
une partie de ceux de Berne, de Fribourg et du Valais, les îles
anglo-normandes de
Jersey et
Guernesey dans
la Manche, certaines îles de l'Océan indien (les Mascareignes, les
Seychelles, Maurice, Rodrigue), plusieurs des Antilles que la France
posséda autrefois (Tobago, Sainte-Lucie, la Grenade, la Dominique,
Haïti), un partie du Canada, et enfin les États de Louisiane, du
Mississippi et de l'Illinois dans l'Amérique septentrionale. La
seconde moitié du XXe siècle a cependant vu le
déclin rapide de cette langue, d'une part à cause de la fin de
l'empire colonial français qui a fait perdre à la France son rang
de grande puissance, et surtout avec la montée en puissance des
Etats-Unis, qui donne aujourd'hui à l'anglais qu'aucune autre langue
ne peut plus lui disputer.